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Le mot du directeur

Le mot du directeur

« Apprendre et vivre, apprendre à vivre » tel est le slogan inaliénable du projet de l’institution Saint Jean… vaste projet en vérité, mais qui prend toute sa mesure au sujet d’une classe préparatoire, formation dont on dit qu’elle est l’antre de l’individualisme et de l’égoïsme. Sans doute nos écoles du temps jadis, qui finalement n’ont jamais peut être existé que dans la fantasmagorie née à l’ombre d’une République dont les hussards noirs étaient les gardiens, prêtaient-elles le flanc aux critiques que nous lisions naguère chez un Jules Vallès et que nous pouvons découvrir encore dans les pages de quelques quotidiens nationaux ou dans les libelles de tel ou tel parti politique. Or si cela n’est pas vrai pour la plupart des C.P.G.E.  d’aujourd’hui, pour les classes de Saint Jean cela ne peut l’être qu’encore moins. Notre ambition est donc d’apprendre et vivre, ce que l’on peut imaginer concilier… mais apprendre à vivre, comment faire ?

 

« Apprendre et vivre ». Tout est d’abord dans la conjonction, « un pauvre petit mot, n’est-ce pas ? » pour pasticher l’oncle d’Antigone. Mais un mot bifrons, qui associe autant qu’il oppose. Comment là encore marier l’incompatible, le paradoxal, le contradictoire sans tomber dans la grimace rhétorique de l’amalgame ? La réponse est pourtant simple : c’est à Saint Jean que « souffle l’esprit », c’est à Saint Jean que cette alchimie subtile se cristallise comme les rameaux de ces branches aux gemmes magnifiques que décrit Stendhal dans son ouvrage De l’Amour. Et de l’amour il en faut bien pour travailler beaucoup – nos locaux sont ouverts jusqu’à des heures que d’aucuns n’hésiteraient pas à qualifier de peu chrétiennes pour un établissement qui se targue pourtant d’être catholique - : amour du travail bien fait, amour de la connaissance qui contredit les paroles pourtant si littérales de l’Ecclesiaste (I, 18): « eo quod in multa sapientia multa sit indignatio; et qui addit scientiam, addit et laborem. » (Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur.)

 

Quand on dit « apprendre et vivre », éclate en effet ensuite le verbe « apprendre » comme un impératif catégorique que nul ne saurait nier en classes préparatoires. Mais il y a aussi vivre, vivre en même temps que l’on apprend, car c’est dans la connaissance même que se cache précisément l’arbre de vie. Mais on peut aussi vivre après avoir appris. Telle est sans doute l’une des originalités de nos classes, on peut réussir, et même bien réussir, et s’amuser, non pas dans un confondant mélange des genres et des registres. Bien au contraire, en dissociant chacune de ces deux activités et en les pratiquant à l’aune de ces géants qui peuplent l’œuvre de Rabelais dont le rire « énorme » retentit comme un exemple à suivre : une soif absolue de savoir, un « abîme de sciences » n’est pas exclusif d’une joie que l’on pratique dans la convivialité. Dans cette convivialité que l’on retrouve dans un mode d’hébergement qui suscite non la promiscuité, mais une proximité intellectuelle avant que d’être physique.

Enfin, si comme le disait un jour un étudiant « on gagne ensemble », on serait enclin à croire qu’il y aurait là une sorte de solidarité facile, d’autant plus factice qu’elle est proclamée. Que de témoignages pourtant pour dire que c’est une réalité que « l’on vit et que l’on voit vivre » et si c’est un dramaturge absurde qui est cité ici, presque à la dérobée, c’est pour mieux dénoncer l’absurdité qu’il y a à croire comme Topaze, ce triste professeur de thème grec, que le savoir exclut la joie du vivre ensemble.

 

« Apprendre à vivre ». Reste à aborder la formule lapidaire et beaucoup plus sibylline « apprendre à vivre ». Comment pourrait-on penser qu’il y a là, en premier lieu, une relation de connivence ? Est-ce le rôle d’une école que d’apprendre à vivre, quand nous passons nous mêmes notre existence, à vouloir proclamer « je sais, je sais » lors même que dans le tréfonds de notre âme nous ne savons qu’une chose : que nous ne savons rien ? Et pourtant c’est ce pari fou, c’est exigence qu’il faut toujours garder à l’esprit. Le pédagogue évalue son élève, au sens qu’il lui donne une valeur nouvelle, un je-ne-sais-quoi supplémentaire, fragile comme les ailes d’une phalène et indélébile comme la morsure du cobra. C’est qu’en tâchant d’apprendre, l’étudiant perçoit qu’il fait bien plus qu’une collection de savoirs et de connaissances, bien davantage qu’une compilation d’informations et plus outre qu’une accumulation de recettes plus ou moins efficientes : il vit une aventure et se construit au sein d’une communauté de cœur et d’esprit.

 

Certes, il est parfois tentant de croire que tout ce qui ne détruit pas rend plus fort. Rien n’est plus éloigné de nos préoccupations : la pédagogie de l’humiliation qui transforme l’or en plomb, si possible fondu, pour le faire dégouliner sur la piétaille, est aux antipodes de ce projet éducatif qui accompagne, qui fait comprendre que le meilleur est toujours possible même pour celui qui a un profil improbable. Cela est vrai du côté des enseignants, mais aussi de celui des étudiants dont le souci est de donner à chacun de leurs séides la place qui lui revient dans la commune émulation d’une course vers les étoiles, une course de relais dont chaque maillon est le plus fort au lieu que d’être le plus faible. Et cette chaîne humaine qui se dédouble de celle que nous avons construite avec nos aïeux n’est jamais que celle de l’histoire, de cette aventure où nous sommes embarqués depuis toujours, même si c’est parfois momentanément, sommairement, définitivement.

 

Il y aurait alors à filer la métaphore sportive pour comprendre que l’étudiant n’est pas seul, mais la réalité dépasse bien souvent les tropes de l’éloquence de sorte que bien des activités sportives permettent à nos étudiants de devenir des hommes complets non seulement sur plan spirituel, mais aussi dans leur matérialité. L’un n’infirme pas l’autre, et toute l’histoire de l’humanisme s’inscrit dans ce mariage du corps et de l’esprit, du « kalos » et de l’ « agathos » qu’incarne l’honnête homme mêlé dont nous parle Montaigne. C’est pourquoi la machine aux ressorts divers que nous sommes doit pouvoir aussi apprendre à vivre, c’est-à-dire à fonctionner en démentant tous les aphorismes faciles qui prétendent que dormir en prépa est une hérésie, que pratiquer une activité artistique ou pire physique est digne de l’anathème… Quel bel autodafé il y aurait à faire de ces pseudo-conseils qui ne trompent que ceux qui veulent bien y croire !

 

Il faut vivre, vivre pour apprendre, apprendre pour vivre. Et, à tout prendre, en apprenant, il faut comprendre, c’est-à-dire « embrasser ensemble » étymologiquement parlant, que ces quelques semaines de préparation n’ont pas pour téléologie la réussite au concours, mais participent de l’élaboration d’un être qui s’apprend comme une langue étrangère dont nous sommes tous, étudiants et professeurs, jeunes et anciens, enfants et parents les interprètes.

                                                                                                                                            Jean-René MASQUELIER,

Directeur adjoint aux classes préparatoires.

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Article écrit par Institution Saint Jean • Publié Mardi 16 décembre 2014 • 14037 visites